[PORTRAIT] Nina Simone : La Diva Activiste

Star idolâtrée et engagée, épouse incomprise et mère absente. Nina Simone aura marqué son temps, l’histoire de la musique et de la lutte pour les droits civiques des noirs.

« What freedom means to you, Miss Nina  ? » « No fear ! » répond -elle. Elle était sans conteste une artiste exceptionnelle mais à quel prix ?

Née Eunice Waymon en 1933 à Tryon (Caroline du Nord). Eunice était Nina Simone 24h/24. Et ce fut son drame. Sur scène elle était aimée, adulée. Elle se sentait utile pour son peuple.

Pourtant Nina n’était pas destinée à devenir chanteuse de blues ou de jazz. Très jeune, Nina suit des cours de piano. Elle ambitionne de devenir la première black pianiste (en musique classique). Elle travaille assidûment (7 à 8h par jour).

Recalée à l’entrée d’une grande école de musique à New-York à cause de sa couleur de peau, Nina se retrouve sans ressources et contrainte de jouer dans des Bars miteux. Elle qui n’a jamais chanté, est obligée de se mettre aux chants pour satisfaire les attentes de ses nouveaux patrons. Nina cache cette activité à ses parents. Elle change de nom et devient Nina Simone (Sinome ode à l’actrice Simone Signoret).

Vite les professionnels la remarque : « Elle chante avec une noirceur et une profondeur. Sa voix est différente. Reconnaissable. Nina est une artiste originale ».

Puis viens « Porgy » son premier tube. Nina devient une vedette. Passe à la télé. Elle rencontre l’homme qui deviendra son mari Andrew Stroud. Ce dernier arrête sa carrière dans la police pour devenir son manager. Le couple se marie en 1961. Il achète une maison dans la banlieue de New York et s’y installe. 09 mois plus tard, Nina donne naissance à sa fille Lisa.

Andrew met en place toute une équipe autour d’elle pour s’occuper de sa carrière. Son objectif dès lors : jouer au Carnegie Hall. En 1963, son rêve se concrétise. C’est un triomphe. Nina passe dans toutes les radios. La presse est unanime. Elle connait un succès immense. Elle est invitée sur les plateaux télé du monde entier : Japon, Grande Bretagne, France, Suisse…De paroles de commentateurs avisés, Nina « apporte discipline et technique (généralement associés à la musique classique) au monde du jazz ».

Nina est une Star. Elle devient exigeante. Travaille beaucoup. Et délaisse sa fille. Andy son mari manager devient autoritaire. Nina n’a plus de vie. Elle travaille tout le temps. Les crises se font plus vives au sein du couple. Nina prend des somnifères pour dormir. Nina se sent oppressée, étouffée. Elle est amoureuse mais trouve Andrew brutal et parfois agressif.

15 septembre 1963 les émeutes raciales éclatent. Nina est en colère et révolté. Les mots lui viennent naturellement. Elle compose et chante « Mississippi Goddam ». La chanson devient son acte de lutte : « Ne le voit tu pas ? Ne le ressent tu pas ? Ça flotte dans l’air. Je ne peux plus supporter cette pression. Que quelqu’un dise une prière. L’Alabama M’a rendu folle de rage. Le Tennessee m’a fait perdre le sommeil. Et tout le monde sait ce qu’il en est pour le Mississippi, bon dieu ».

 Dans l’Amérique raciste des années 60, « Mississippi Goddam » dérange. Trop politique pas assez Pop. Les radios refusent de la passer. On n’attend pas ça d’elle. Elle, la femme, noire, avec son statut de star internationale, elle choisis de défendre sa communauté. Pendant la marche de Selma avec la pasteur Martin Luther King, Nina participe à sa manière en se produisant avec sa bande de musiciens. « Mississippi Goddam » la transforme à telle point que sa voix ne sera plus jamais la même. L’énergie, la créativité et la passion de l’époque l’emplissent et l’aide à poursuivre.

Andrew son mari n’approuve pas le choix: « Pas assez commercial ». Nina elle, a sa nouvelle bande d’amis. Ils s’appellent: Martin Luther King, Malcom X, Andrew Young, Langston Hughes, des artistes, des poètes.

Suivra « Blacklash blues ». Les paroles disent « You give me second class houses.And second class schools. Do you think that alla colored folks. Are just second class fools. Mr. Backlash, I’m gonna leave you.With the backlash blues».

Nina choisis de refléter l’écho de son temps. C’est sa mission. Son devoir. Elle ne peut que s’impliquer. Elle chante pour aider la communauté noire. C’est devenu un des piliers de sa vie: pas de musique classique, ou pop ou Jazz, mais la musique des droits civiques.

Autre chanson phare qui témoigne de son engagement « To be young gifted and black ». Les paroles (à l’origine une pièce de théâtre de son amie Lorraine Hansberry, marraine de sa fille Lisa) disent « Être jeune, talentueux, et noir. Oh quel rêve incroyable. Être jeune, talentueux, et noir. Ouvre ton cœur à essayer de comprendre ce que je veux dire, ce que je veux dire »

Pour Nina « les noirs sont les plus belles créatures au Monde ». « Mon travail consiste à les éveiller sur ce qu’ils sont. A les rendre fière de cette identité. De leurs origines ».

Dans la chanson « Ain’t Got No…I’ve Got Life » Nina questionne les origines.

Nina est devenue activiste, « la sainte patronne de la rébellion ». Pour elle, les droits civiques doivent s’acquérir par tous les moyens nécessaires. Mais son implication politique commence à avoir un impact négatif sur sa carrière. Les tourneurs craignent des dérapages. Mais Nina ne faiblit pas contrairement à Aretha Franklin ou Gladys Knight. Elle reste fidèle à sa lutte. Et n’est plus invitée à des émissions télés. Tant pis !

La période passe… Nina s’adoucit et sort « Don’t Let Me Be Misunderstood » comme pour s’expliquer. Exposer sa démarche, se faire son propre avocat. Elle chante « Baby, do you understand me now. Sometimes I feel a little mad. But don’t you know that no one alive. Can always be an angel. When things go wrong I seem to be bad. But I’m just a soul whose intentions are good. Oh Lord, please don’t let me be misunderstood »

Nina poursuit sa carrière mais le poids des années commence à se faire sentir. Elle commence à rêver d’ailleurs. Elle lutte avec ses démons. Elle a des accès de déprime et de colère. Ne maîtrise plus ses émotions. Les années d’activisme ont semé le chaos dans sa vie de couple. Et de beaucoup d’autres au sein du mouvement, d’ailleurs. Nina l’anticonformiste n’y a pas échapper.

Le 04 avril 1968 le pasteur Martin Luther King est assassiné. C’est le choc dans la communauté noire. Pour lui rendre hommage, elle enregistre le 07 avril la chanson « Why (The King of Love Is Dead) ». Puis suivent les disparitions de Langston Hughes et Lorraine Hansberry. Nina est meurtrie. Elle ne peut pas rester passive. Elle doit faire quelque chose. Nina décide de quitter son mari et les USA. Elle part vivre en Afrique, au Liberia. Tout un symbole. Le Liberia pays fondé des esclaves noirs libérés. Elle est heureuse. Ni solitude, ni ennui. Un monde parfait pour elle. La lumière, les espaces…Elle s’achète une maison au bord de la plage et fait venir sa fille Lisa.

Mais ses démons ne l’ont pas vraiment quitté. Les rapports avec sa fille se tendent. Nina est devenue brutale avec elle. Elle la mère réconfort, elle devient la mère « monstre », « castratrice ». Lisa finit par s’échapper pour retourner vivre à New York auprès de son père.

Nina elle, continue sa vie de nomade en Afrique. Sans mari, ni manager, ni carrière. Nina ne joue plus du piano. Consciente qu’elle doit relancer sa carrière. Elle décide d’aller vivre en Suisse. Pour elle, plus question de retourner vivre aux Etats-Unis. Elle remonte sur scène lors du Montreux Jazz Festival en 1976. A court d’argent, elle quitte la Suisse pour Paris. Elle chante dans des cafés mal fréquentés. Nina est ruinée. Elle rêve de reprendre sa carrière en main.

Elle se fait aider par des amis. Part s’installer en Hollande (Nimégue). Nina est diagnostiquée bipolaire et maniaco-dépressive.

« My baby don’t care for me » son dernier tube est la musique pour une pub de Chanel. Ce qui booste le titre. Nina profite de ce succès. Elle remonte la pente. Une fois de plus la musique la sauve. C’est sa bouée ultime.

Elle s’installe dans le sud de la France en 1993 où elle mourut en 2003.

Nina était une anomalie, un génie brillante. Splendide. Fragile et forte. Vulnérable et dynamique à la fois. Elle a vécu avec sincérité. A sa manière, elle incarnait une forme de royauté africaine. Mais était-elle à sa place ?

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