Portrait – Alain Marcel (Metteur en scène, auteur et compositeur)

Si les Musicals avaient un Musée dédié, Alain Marcel serait certainement le meilleur candidat pour en être le conservateur. Tant il aime et maîtrise ce genre-là. Et pas que.

Il nous invite dans son appartement bourgeois situé avenue Corentin Cariou (Paris 19) à une séance flash-back autocritique sur sa longue carrière. Riche, dense et variée. Toujours avec sa diction parfaite, il égrène ses souvenirs dans une chronologie non linéaire, mais toute en cohérence.

Il revient sur trente ans de performances, d’amour de la scène et de créations où se mêlent avec rigueur le « gay-ité », le burlesque, le travestissement, le percutant, la provoc’ à souhait. Œuvres très personnelles, adaptées ou transposées. À sa façon, il est un metteur en scène, auteur et compositeur engagé. Une forme de révolte en chantant. Une volonté d’être décalé. De proposer des choses différentes, des curiosités qui interrogent l’époque et enrichissent l’intellect sur un fond d’influences musicales variées.

Alain Marcel connait tous les codes de l’establishment. Drôle peut-être, triste, certainement pas. Il aime parler. Alors, on renonce vite à l’interrompre et on l’écoute.

Il sert du thé, reste discret sur sa vie privée et sur l’état de santé de sa mère qui décline. Et les souvenirs de son père disparu.

Il évoque une de ses créations-phares L’Opéra de Sarah (ode à Sarah Bernhardt). Un spectacle de taille réduite, mais de grande ambition. Un acteur unique accompagné d’un simple pianiste. L’idée lui en était venue il y a trente ans. Mais il la rangera dans ses tiroirs. Pour plus tard. Un projet pour lui-même en scène. Finalement, dans la version montée au Théâtre de L’Œuvre, Jérôme Pradon tient le rôle, avec Damien Roche au piano.

La conception de L’Opéra de Sarah a nécessité un long travail de recherche à partir d’ouvrages essentiels et complémentaires sur Sarah Bernhardt. « Au début de l’écriture, ce ne sont pas les scènes de sa vie que j’ai commencé à composer, mais le portrait d’un auteur, seul en scène, rêvant l’impossible comédie musicale à grand spectacle que Broadway, dans sa débauche de moyens, aurait pu proposer autour d’un tel sujet. Très vite, l’importance de cette piste, conjuguée à l’interminable et extravagante saga de « La Divine » s’est avérée d’une durée déraisonnable. Je me suis finalement rabattu sur les temps forts de la vie de Sarah Bernhardt narrés, à voix unique, par un acteur interprétant plus de cent personnages à lui tout seul. » La partition musicale, de facture assez classique, fait, par ses accords de sixième ou de neuvième, référence à Ravel, Debussy ou encore Scott Joplin, un des créateurs du Ragtime. Certaines dissonances donc, assez distantes de la variété. Il le dit lui-même : « J’ai testé des musiques non variétisantes ».

Les critiques apprécient. Le spectacle remporte le Molière du meilleur spectacle musical. Mais il n’était déjà plus programmé au moment du « sacre ». « Dommage ! » déplore Alain. L’Opéra de Sarah pourrait être remonté avec une Sarah Bernhardt incarnée par une jeune fille donnant la réplique à un narrateur d’âge mûr. Un spectacle de narration plutôt que d’incarnation. L’idée semble plaire.

Dans la continuité de ses spectacles à un interprète, sans décor ni scénographie complexe, Alain crée Algérie Chérie. Un monologue. Une forme de trait d’union entre lui et son pays de naissance l’Algérie. Un pied-noir qui évoque son pays natal. Jean-Marie Besset (auteur et ami de longue date) l’accueille à NAVA, son festival d’été à Limoux. Pour une lecture-mise en espace. Une forme d’avant-première. « Ce spectacle n’est pas basé sur une imitation du réel. Une forme multiple et éclatée, pas trop psychologique, qui n’a pas encore trouvé son aboutissement parisien. » Dans sa formation théâtrale (Conservatoire de Tours, puis de Paris), certains de ses maîtres (particulièrement Antoine Vitez) l’ont ouvert à d’autres domaines, distants du théâtre psychologique. Tout ce qui met en scène des personnages s’exprimant « comme dans la vie ».

Pour faire suite à l’interrogation sur ses origines, Alain imagine « Back à la Casbah ». Le pitch : un jeune beur, seul en scène dans un décor hyperréaliste, rêvant de l’Algérie de ses parents. Il ne parle pas arabe. Il n’est pas forcément religieux. Il ne connait pas le Coran. « Je suis parti de mon fantasme à moi d’un retour en Algérie. Et j’aimerais le faire jouer par un comédien d’origine kabyle, mais totalement français ». Le projet est toujours en cours de maturation.

« Quelquefois, les moyens ne suivent pas. Alors on s’adapte. Mes créations personnelles, à l’inverse de certaines commandes, ont souvent souffert du manque de moyens ». Il cite Cocteau : « Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs ».

Dans les années 80, il adapte des comédies musicales classiques : La Petite Boutique des horreurs, Peter Pan, Kiss me Kate, My fair Lady, La cage aux folles… et met en scène des classiques du répertoire lyrique. Il analyse ces travaux ainsi : « Visuellement, je ne m’inspirais de rien qui se soit déjà fait. Si ce n’est le texte original ». Ou la plante carnivore animée et chantante de La Petite Boutique !

Et que pense-t-il de la comédie musicale à Paris ? Celles qui ont marché avant ses débuts datent des années 60-70. Avec des succès sociologiques tels que Hair et Jésus Christ Superstar, ou encore StarMania qui n’a jamais été, dans son essence, une comédie musicale. StarMania, c’est un peu comme Le Soldat Rose. Un album de chansons. Howard Ashman lui disait : « A stage song is not a pop song and a pop song is not a stage song. » Le Soldat Rose est un conte musical avec des vedettes de la pop.

Pourtant la comédie musicale tient ses origines en France ? « En effet, la comédie en musique (ou simplement théâtre musical) a été inventée en grande partie en France au XVIIème siècle et a connu ses beaux jours, traversant les XVIIIème et XIXème siècles, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. La spécialité française qu’est l’Opéra-Comique triomphe au théâtre éponyme. Quand l’Opéra-Comique ferme dans les années 60, c’est la fin du genre ».

Alors, quels liens avec sa formation classique ? « Formé au théâtre, j’ai été éduqué dans un domaine où un comédien, ça parle, mais ça ne chante guère. Si ce n’est, à l’époque, dans le répertoire brechtien. Seuls les théâtres subventionnés donnaient à entendre les songs de Kurt Weil et de Bertolt Brecht. Mais quand ces œuvres se sont moins montées, il n’y a plus eu, de fait, de musicals. Les comédiens ne chantaient presque plus ».

Il poursuit : « Et on est toujours dans cette quête des acteurs chantants ou des chanteurs actants. Ce sont des métiers qui n’ont pas le même cadre de travail. En lyrique, on s’engage trois ans à l’avance, peu de représentations et des cachets plutôt importants. Au théâtre, on s’engage à plus court terme, on joue beaucoup plus souvent et avec des salaires plus étalés. Ce sont deux mondes qu’on ne peut pas réunir. On ne les mélange pas. »

Il avoue avoir toujours eu le cul entre trois chaises : le Théâtre, en y cherchant les comédiens les mieux chantant possible ; le Lyrique en y distinguant les chanteurs les mieux jouant possible ; la variété en y pistant des artistes qui, au départ, rêvaient tous de devenir des vedettes de Télé.

L’énorme succès, en 1979-81, de sa première création Essayez donc nos Pédalos lui ouvrira les portes du monde de l’opéra et du théâtre musical non lyrique.

Il entre dans l’Opéra par la grande porte. En même temps que dans la comédie musicale.

Durant 24 ans, il ne jouera plus la comédie, mais aura un rapport constant à l’écriture et à la création.

Alain Marcel cumule plus de 200 chansons de comédies musicales et sera, pendant quinze ans, sollicité sur de nombreux « coups » à Paris : projets plus ou moins faisables dont seuls les plus solides ont abouti.

« Je n’ai pas arrêté de travailler sur nombre de projets. Dans cette configuration où budget, échéances et collaborations existent d’emblée. Dans pareille dynamique, on a la sensation d’être dans la réalité du métier. Ce qui est un peu irréel, c’est de lancer un spectacle sans production. »

Il explique ainsi ce besoin de création : « À ta sortie du Conservatoire, après neuf années d’études théâtrales, tu ressens cette peur de ne pas être sollicité. Comparable, en tant qu’homme homosexuel, à cette phobie psychanalytique d’être abandonné par la mère. Qu’on pense aux célèbres pages de Proust sur ce sujet. Quand, professionnellement, on fait appel à tes copains acteurs plus qu’à toi, tu réalises qu’il va te falloir exister au-delà du comédien que tu es. Le choix qui fera bouger ta carrière, c’est d’étonner avec tes créations personnelles ».

D’où « l’invention » de Essayez donc nos Pédalos, puis de Rayon femmes fortes. Des spectacles tout d’abord destinés au café-théâtre, drôles, avec des chansons, et lui dedans.

Dans Encore un tour de Pédalos (la suite de Essayez donc nos Pédalos, 30 ans après) toujours le questionnement autour de l’identité ?

« Dans le monde homo, j’ai toujours aimé souligner ce qu’il y a de difficile, de douloureux. D’où ma provocation dans la première phrase du spectacle. Cette dissonance incroyable : « Je hais les gays ! » [Éclats de rire]. Le défaut de ce spectacle, c’est peut-être d’avoir été un peu sombre. »

Sous le prisme de l’homosexualité, le spectacle parle de l’esclavage, le juif exterminé, le triangle rose, les jeunes gays iraniens pendus. « C’était assez effrayant. Or les gens vont majoritairement au théâtre pour se conforter dans les choses qu’ils connaissent ». Il poursuit : « En matière de « Gay-ité Spectacle » il y a trois pistes d’approche traditionnelles : la commisération (le pédé opprimé ou déprimé), la fierté gaie (étendard et combat), et le travelo, la folle à la Zaza. Au bout de trente années d’observation, j’en suis arrivé à cette analyse-là. Et mon spectacle a pris le parti d’éviter ces trois axes. On attendait de moi un spectacle plus burlesque. J’avoue avoir un léger regret ».

Par opposition, « les premiers pédalos (Essayez donc nos Pédalos) avaient cette particularité : chaque personnage sortant de scène n’y revenait jamais. Les comédiens revenaient, mais pas leurs personnages. Il y avait une virtuosité dans les multiples narrations. Le changement systématique de costume donnait, à chaque entrée, une nouvelle carte d’identité à chaque personnage. »

Quand on lui demande s’il a des projets d’écriture de livre, Alain pousse un souffle : « Non pas encore, on verra plus tard ! ».

À la fin de sa période lyrique, en 2004, il aura l’opportunité de créer un spectacle pour enfants : Le Paris d’Aziz et Mamadou (à l’amphithéâtre de l’Opéra Bastille).

Le Paris d’Aziz et Mamadou est un spectacle sur l’intégration ? L’exclusion ? Ce spectacle était politiquement incorrect ? C’est un spectacle « surréel ». Les deux enfants ont l’air vrai. Mais les six adultes (trois femmes et trois hommes) jouent des Parisiens en vrai, mais également des monuments, des rues, des lieux de la ville de Paris. Deux filles, par exemple, jouent les tours Notre-Dame, une autre est la rue Saint-Honoré, deux hommes sont les rails de la Gare du Nord et tous sont les voies du Périf’ !!! On croise Sarkozy, Rachida Dati, Kader le tagueur, le Maire de Paris… Aziz et Mamadou rappent et font du Velib’… À la fin du spectacle, les six adultes sont… la Tour Eiffel dont les deux enfants remplacent les ampoules grillées ! Il y a des moments jazzy, pop, une Java et, donc, un Rap sur la Carmen de l’Opéra ! « C’est un patchwork rigolo ».

« On est évidemment à un niveau de convention très éloigné du cinéma et du théâtre traditionnel ».

Le spectacle commence par la périphérie ? « Je commence par le symbole d’un Paris ceinturé d’une autoroute. Une frontière infranchissable pour les deux bambins. Paris va crier à deux petits immigrés issus d’Afrique du Nord et de l’Afrique subsaharienne : « Dehors !” Dans un « Opéra » pour enfants, ça peut surprendre. « Il y avait un peu de provoc’ de ma part. »

Les challenges ? Un spectacle sur les coulisses d’une comédie musicale qui ne se montera jamais. Trouver une production pour Algérie Chérie et finaliser la suite et fin de l’Opéra de Sarah. « Les choses sont mûres pour remonter l’Opéra de Sarah sous une autre forme.

Son rêve impossible : enfin cette grande comédie musicale à la française qui aurait retenu les leçons du musical anglo-saxon. Point de départ classique : la littérature feuilleutonante du XIXème… Il a une idée qu’il pense en or, mais n’en dira pas plus. Ou plutôt si. Il nous dit tout. Mais sous le sceau du secret.

 « L’abondance de biens ne nuit pas ; le danger est l’éparpillement. Sur plusieurs idées, il faut en retenir une. Par la suite, c’est l’opportunité qui fera que les conditions matérielles soient réunies dans l’espoir d’une concrétisation ».

Ainsi va Alain Marcel, intarissable, un peu excessif, chaleureux et encyclopédique.


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