Portrait – Gilles Rozier (Écrivain, éditeur)

Cet homme n’a jamais été de son temps. Il est très en avance et très en retard. Nostalgique parfois. Un diplômé d’une Grande école de commerce qui tombe amoureux d’une langue réputée mourante, jusqu’à lui consacrer vingt années de sa vie. Fait rare, exceptionnel.

À la fois un besoin de spiritualité et une volonté de porter son identité. Juive.

Il invente ou réécrit des histoires cousues de fils nostalgiques souvent centrées sur les rapports familiaux et avec presque toujours un arrière-fond juif.

Il reçoit dans son appartement boulevard Beaumarchais. Physiquement, il est bel homme, élégant et doux. Retour sur les itinéraires.

Grenoble et Béthune. Son père est ingénieur. Sa mère est chimiste. Le couple se rencontre en région parisienne puis retourne s’installer à Grenoble, le fief paternel. Lui catholique issu d’une famille petite-bourgeoise. Elle juive et orpheline à 8 ans. Sa grande sœur a été déportée.

Le couple a deux fils. Gilles est le dernier. Excellent élève, Gilles est en compétition avec son frère ainé. Le père est intransigeant. « Il ne voyait qu’une possibilité pour ses enfants, faire une Grande école. Il nous disait : les idiots font médecine ».

La famille déménage dans le Pas-de-Calais. Gilles y passe son bac. Puis direction Lille pour une prépa HEC.

Et l’ESSEC. Là c’est la grosse surprise. Il se retrouve avec des camarades de promotion enfants de grands bourgeois. Nombreux sont très ancrés dans le catholicisme, certains portent des noms à particules et toute la sociabilité qu’il y a derrière. « Moi qui avait toujours eu des amis enfants d’ouvriers, qui étais considéré comme le fils du directeur, j’avais soudain l’impression de faire partie du prolétariat. Élevé dans la plus stricte laïcité, je découvrais un monde». Pas totalement transfuge de classe, mais limite. Il s’intègre bien et découvre ses premiers désirs pour les garçons.

Le judaïsme l’attire. Comme si le grand-père assassiné à Auschwitz lui faisait signe du fond de ses cendres. Pour son service national, il « remue ciel et terre » pour décrocher une mission au consulat général de France à Jérusalem. Il l’obtient. Il y passe un an et demi. Il apprend l’hébreu, le yiddish. Et il prend la tangente. La quête et l’acceptation de son identité juive se fera au détriment de son orientation sexuelle. Difficile à vingt ans de porter les deux, d’assumer deux coming outs. Son ancrage dans le judaïsme choque la famille. Mais Gilles maintient. Ce sera sa « crise d’adolescence ». Sa rébellion. Il fallait se sauver d’un diktat pour devenir soi. Se rattacher à une identité claire. Un truc à lui : il découvre les grands écrivains yiddish, et c’est la passion.

De retour en France, le jeune diplômé débute dans l’entreprise. Là, les rapports humains le répugnent : « chacun roulait pour soi ». L’intérêt personnel avant le collectif. Le manque de liberté dans les horaires l’insupporte. Tout ça n’était pas suffisant pour nourrir sa soif d’humanités. « J’avais besoin d’autre chose ». Il s’écoute, se cherche. Comment pouvait-on gagner sa vie avec le yiddish ? Tout ça apparaissait comme une voie sans issue. Comme pour se sauver, il se met à écrire.

La pression sociale le retient dans des postes de jeune cadre. Il ne franchira le pas que plus tard. La rencontre avec Anne-Sophie (la  mère de ses deux fils) va être déterminante. Elle lui dit : « Il est évident que tu ne feras pas ça toute ta vie ». C’était la première personne qui croyait en lui, et qui l’acceptait, « totalement ». « Elle avait compris qui j’étais, sensible, gay, créatif ». Pour elle, tout ce qu’il fait ne peut être que formidable. Elle le pousse à écrire, à persévérer dans son doctorat de littérature malgré ses horaires de travail contraignants. Et un jour, elle lui dit : « Je ne serai jamais riche, mais je ne serai jamais pauvre. Je suis certaine d’une chose : je refuse de vivre avec quelqu’un qui passe à côté de sa vocation ».

Mais quels conseils pour ceux qui veulent «sauter le pas», se réorienter ? « Tout dépend de la configuration dans laquelle on se trouve. Mais il faut forcément lâcher quelque chose. C’est une prise de risque. Il faut du pragmatisme, trouver la balance entre avoir des revenus par ailleurs et se laisser du temps pour exercer sa passion ».

Yitskhok Niborski, un de ses professeurs de yiddish, cherche son successeur à la direction de la Bibliothèque Medem, la bibliothèque yiddish de Paris. Ils en parlent. Sa formation en gestion et son futur doctorat de littérature yiddish motive son embauche, à mi-temps. Il réalise son rêve : écrire le matin, travailler dans le yiddish l’après-midi.

« Le choix s’avèrera judicieux ». Gilles dépoussière l’institution. Applique son pragmatisme. Niborski, son mentor, son modèle intellectuel le soutient dans sa stratégie. Le défi semble démesuré mais la cause est  noble. Il y avait une réelle attente du public, une curiosité pour la culture yiddish, il n’y a pas de structure concurrente, cet alliage venait à point nommé. Son passage à l’ESSEC rassure les partenaires de l’institution. La première manifestation publique organisée est l’exposition Cent ans de presse yiddish en France. Les médias suivent. L’exposition est un succès : plus de 3000 visiteurs. Du jamais vu dans ces murs.

Sa méthode : «avoir le sens commun, analyser la situation, répondre au besoin identifié avec un contenu de qualité et emporter l’enthousiasme d’une équipe. Surtout pas d’études marketing, elles tuent la créativité ».

Et du pragmatisme : « pour intéresser la presse, quoi de mieux qu’une exposition qui parle d’elle ? ». La réalisation, la plus marquante en terme d’énergie et de constance a été la publication du dictionnaire yiddish-français. Car le projet était aussi celui-là : permettre à Niborski de se consacrer à la transmission de ses connaissances encyclopédiques en le déchargeant de la gestion quotidienne. Quand Gilles propose de s’y atteler, Niborski demande : « Comment fait-on un dictionnaire ? » Gilles répond : « On va apprendre ! ». ils mettent huit ans pour finaliser et publier le dictionnaire yiddish-français. L’ouvrage devient immédiatement une référence. Connu et reconnu dans le monde entier. Adapté en anglais, bientôt en allemand et en hébreu.

La Bibliothèque Medem s’est développée pour devenir, en 2002, la Maison de la culture yiddish, le plus grand centre européen de conservation et de transmission de la culture yiddish.

Par-delà les monts obscurs, son premier roman, paraît en 1999. Précédé de deux manuscrits refusés. Le succès est modeste. Mais ce fut la clé pour rentrer dans le cercle. Il reçoit l’appui d’Olivier Rubinstein, son éditeur, qui l’encourage dans la poursuite de l’écriture mais le prévient : « Si ton deuxième roman est bon, je le publierai ». « J’ai réalisé que rien n’était acquis, cela m’a beaucoup aidé». Vient Moïse fiction. Après l’avoir lu, Rubinstein déclare : « Tu m’as apporté un OVNI littéraire ». Et le publie. Un amour sans résistance, le troisième en 2003, a été le succès total. Excellentes critiques dans la presse à large diffusion. L’éditeur conclut douze contrats de traduction à l’international. Un moment fort. Une success story. « C’était étourdissant », admet Gilles. «Dans le mois et demi qui a suivi la publication du roman, on m’annonçait tous les jours une bonne nouvelle, un article dans Le Monde, une émission à France Inter, un contrat signé en Allemagne ou aux États-Unis. Écrire un roman demande une énergie folle. Ça fait un bien incroyable quand l’énergie dépensée est reconnue ». Il acquiert son statut d’écrivain à part entière.

 

Dans ses livres, il raconte presque souvent l’existence juive, « jusqu’à présent, l’écriture m’a toujours ramené à ça ». Il ne peut dire pour quelles raisons. Mais c’est une toile de fond tendue pour mettre en valeur d’autres thèmes. Moise Fiction est un récit de l’illégitimité. Moïse l’homme, le bâtard mi-hébreu, mi-égyptien devenu un grand leader politique. Pas le Moïse serviteur de Dieu. Un Moïse qui prend des décisions mais qui ne cesse de douter.

On écrit pour essayer de réparer quelque chose. André Gide le disait : «on ne fait pas de bonne littérature avec de bons sentiments». La littérature permet de peindre le monde aux couleurs de tes envies. L’écrivain est peintre mais avec des mots. Il peint une réalité. Sa réalité.

«J’ai toujours été très habité par les relations au sein de la famille, qu’on retrouve dans mes livres. Cela m’inspire beaucoup. La famille, c’est le tragique à l’état brut».

Dans Un amour sans résistance, page 69 (Editions de poche – Folio, n°4229), Gilles écrit : «ce qui compte, ce sont les paysages non ? Ils sont là, mes ancêtres ont vu les mêmes depuis des siècles, des forêts de sapins, des lacs d’altitude et la cime des montagnes enneigée l’hiver. Les hommes passent. Ils courent vers leur destin. Vous n’avez pas le temps de respirer qu’ils ont disparu, engloutis par la course du temps. Ils ne laissent aucune trace dans ce monde. Certains meurent de leur belle mort, d’autres disparaissent un peu prématurément. C’est comme la naissance, on ne choisit pas l’heure de son arrivée ni de son départ. Il y a toujours eu des guerres, des injustices, des victimes et des bourreaux. Cette madame Bloch, elle avait plus de cinquante ans à l’époque du couloir, elle serait morte à présent, on n’a jamais vu quiconque vivre cent vingt ans. Les êtres basculent un jour ou l’autre et leur chute vous entraîne. La littérature les fixe. Je ne voulais pas basculer. Est-ce la raison pour laquelle j’aimais tant lire ? Pouvoir retrouver les hommes à la place où je les avais laissés, les rattraper par la manche pour conjurer leur disparition, et garder l’équilibre, stable sur mes deux jambes bien plantées en terre. J’avais encore des bibliothèques entières à lire ».

Il le commente ainsi : «ma famille a été traumatisée par la déportation de mon grand-père en 1942. Ma mère déplore la perte d’un homme né en 1902 qui, dans les années 2000 (à l’époque de l’écriture du livre) serait probablement mort. Et pourtant, j’étais toujours dans le deuil de ce grand-père que je n’avais pas connu. C’était troublant. Associé à l’idée que s’il avait vécu, je ne serais jamais né».

La littérature fixe les choses ? L’idée que le monde n’arrête pas de bouger ne le rassure pas. L’interactivité le dérange. «Quand les émissions de télé-réalité sont arrivées, je n’étais pas à l’aise : le principe que ce sont les téléspectateurs qui décidaient de la suite me dérangeait». Dans un de ses récents travaux de traduction (car Gilles traduit aussi des textes de l’hébreu et du yiddish), le roman Comme deux sœurs de l’écrivaine israélienne Rachel Shalita (à paraître le 7 janvier 2016 aux éditions de l’Antilope), l’héroïne lit un livre en pensant qu’elle va avoir une action sur ce qui va se passer dans les pages suivantes, puisque ce n’est pas encore arrivé. Pour lui, c’est exactement le contraire. «Ce que j’aime dans la littérature c’est que tu ne connais pas encore la suite mais tu sais de toute façon qu’elle est fixée». Parce que le livre est imprimé.

Les écrivains qui l’inspirent ? Il cite Jean Genet, Marguerite Duras, Patrick Modiano. Et Uri Zvi Greenberg, un poète yiddish auquel il a consacré son dernier roman, D’un pays sans amour (Grasset, 2011). Pendant très longtemps, il a été très sensible à la qualité de l’écriture et moins à l’histoire racontée. « C’est Scott Fitzgerald, je crois, qui disait qu’un bon roman est 1. a good story, 2. a good story, 3. a good story ». Au fil du temps, il est plus attentif aux deux.

Au bout de vingt ans comme directeur la Maison de la culture yiddish, Gilles tire sa révérence. « J’avais fait le tour. Et je m’étais toujours dit qu’il faudrait passer la main, un jour. Pour mon bien et pour celui de l’institution ».

On le charge de la coordination du recrutement de son successeur. Un jeune dynamique et compétent. Et valide son plan de continuité. Gilles y reste membre du conseil d’administration et participe à la programmation culturelle. Il milite pour que lieu reste un centre culturel ouvert sur le monde et pour tout le monde. Essayer de montrer ce que la culture yiddish peut apporter à la société française, européenne en terme d’histoire, de multiculturalisme, de passage des frontières.

Petit-fils d’immigré, l’actualité sur les réfugiés syriens l’interpelle. «Une grande chance pour la France à condition que la France soit capable de comprendre que c’est une chance pour elle». Il a la conviction que les gens qui quittent leur pays pour aller ailleurs sont dynamiques. « C’est une force pour le pays d’accueil ». Un peu naïf et utopiste, il s’aligne sur l’idée d’Aznavour selon laquelle les capacités d’accueil de certains villages français sont évidentes. En revanche, il perçoit un danger dans les conflits inter-arabes, entre des enfants et petits-enfants d’ex-colonisés et ces nouveaux-venus levantins formés dans les universités d’un régime certes dictatorial, mais très attentif au maintien du niveau culturel. «Que va donner cette confrontation ?».

Et les religions dans tout ça ? On le sent contrarié, (il se roule une cigarette, qu’il allume). « C’est assez complexe. La France a des beaux jours devant elle. Notre pays est multicolore, multiculturel, multi-religieux. La question ne se situe pas dans ses racines judéo-chrétiennes, mais dans le rappel de sa définition de la Nation, qui est magnifique, mais il y a du chemin à faire pour la réimposer. Poursuivre cet idéal d’assurer à tous les mêmes droits quels qu’ils soient et d’où qu’ils viennent ».

Pour Gilles, cela se situe avant tout au niveau de la culture. Le patrimoine français est immense. Pendant longtemps la culture française était «LA CULTURE», justement ; Victor Hugo, Baudelaire,… pour ne citer qu’eux. Il poursuit « La culture est dévalorisée par la politique de l’entertainment. Il est plus facile de jouer un jeu vidéo que de lire un livre. Les médias de masse préfèrent faire rire les gens au lieu de les instruire. Les hommes politiques acceptent de venir faire les clowns dans des émissions où on leur laisse deux minutes pour dire pipi-caca ». Il déplore une forme de déclin de la culture. Puis de conclure sur ce chapitre «l’accession à la nation se fait par la maîtrise de la langue, l’intégration se fait par les mélanges».

Dans ses romans, certains personnages de femmes apparaissent dominatrices. Gilles est volubile sur ce sujet. « Nous vivons une époque où les hommes se sont « féminisés » et les femmes « masculinisées ». Je n’ai jamais pensé qu’il y avait une place assignée à l’homme une autre à la femme  mais les femmes ont souvent tendance à être dominatrices. ».  Sa mère a été élevée dans un orphelinat communiste, donc très égalitaire. Elle a transmis la cuisine, la couture, le tricot, le repassage à ses fils.

Il admet : « je n’ai jamais dit à une femme : toi retourne dans la cuisine ». Ce n’est pas dans ses critères. Néanmoins, il pressent dans l’idéal actuel de parité, « un écrasement de l’homme par la femme. Peut-être que cela ne durera qu’un temps et que l’on atteindra un juste milieu plus tard. C’est très politiquement incorrect de dire ça mais je le ressens profondément. »

Son prochain roman sera l’histoire d’une soumission amoureuse dans le monde contemporain. Ce que les nouvelles technologies ont changé dans la vie de l’individu, dans la relation à l’autre de manière générale et à l’intérieur du couple en particulier. L’héroïne est une femme. « Il me fallait mettre de la distance, c’était plus facile ».

Dans la continuité de son parcours, en 2014, Gilles fonde les éditions de l’Antilope. Avec Anne-Sophie. « Nous avons réussi à transformer la relation, sortir de cette acrobatique conjugalité de la femme et du gay, et nous focaliser sur ce qui nous unit : une connivence de vingt-cinq ans, d’immenses affinités intellectuelles, un respect mutuel, des enfants épanouis dans leurs études et dans leur vie ». Et il ajoute : « Parfois, Anne-Sophie explique dans un éclat de rire : souvent la femme est passée du statut de collaboratrice à celui d’épouse. Chez nous, il s’est produit l’inverse ».

Aux éditions de l’Antilope, l’idée est de « réunir sous un même toit » la littérature juive du monde entier dans un esprit d’ouverture complète. Proposer des textes qui montrent la richesse et les paradoxes de la société juive.

Avec le diffuseur Harmonia Mundi livre, Il ambitionne d’être présent dans les bonnes librairies de littérature pour toucher un large public. Pourquoi l’Antilope ? Parce que c’est une créature exotique comme est souvent perçue la culture juive ; elle est vive et gracieuse comme l’est à nos yeux l’existence juive. En plus, on trouve des antilopes dans de nombreux pays, le mot existe presque dans toutes les langues. Une manière d’affirmer l’internationalisme de la culture juive présente sur les cinq continents. Justement.

Le premier livre sera publié en janvier 2016, Comme deux sœurs, de Rachel Shalita, traduit de l’hébreu par… Gilles Rozier.


Site Web des Editions de l’Antilope : http://www.editionsdelantilope.fr/

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